Avec le conflit dramatique en Ukraine et le blocage du détroit d'Ormuz, les marchés financiers vivent à nouveau une période de forte volatilité qui effraient les détenteurs de patrimoine. Comme à chaque crise, nombreux sont ceux qui m’interrogent sur l’opportunité de placements alternatifs et notamment sur la possibilité d’investir sur les grands crus. Nous bénéficions déjà d’un large historique en la matière et je vous propose de vous détailler les choix existants.
Une évidence s’impose, le vin est un marqueur social et reste en partie l’attribut d’une certaine élite. Dans les nouveaux pays développés, la jeunesse fortunée s’éduque au vin, qui lui permet de se distinguer des buveurs de bières.
Autre constat, le nombre de multi-millionnaires s’est largement accru, renchérissant la demande. En face, de par l’impossibilité d’agrandir les zones de production des grands crus, l’offre reste fortement contingentée.
En conséquence, le tarif des grands crus a connu une très forte progression, notamment depuis les années 2000.
Entre 1996 et 2009, les seuls premiers crus bordelais ont connu une augmentation tarifaire de 447%. Entre 2000 et 2010, les meilleurs crus offraient un rendement moyen de 12.3% annualisé.
Ces chiffres sont issus du rapport publié en février 2010 par deux économistes de l’université de Fribourg « Raise your Glass : Wine Investment and Financial Crisis ». Philippe Masset et Jean-Philippe Weisskopf y recommandaient d’investir jusqu’à 20% de nos portefeuilles dans des bouteilles de vin. Ils relevaient que la valeur des vins avait résisté aux attentats du 11 Septembre 2001, à la crise financière de 2008/09 avec une baisse de 18% seulement à comparer à la dégringolade de 50% ou plus, enregistrée sur la plupart des marchés actions. Avec une réserve importante : le produit existe, il n’est pas virtuel. « Même une contagion de la crise des dettes souveraines, par exemple, ne changerait pas fondamentalement la donne. Les gens vendraient leurs actions et leurs obligations avant de vendre leurs bouteilles de vin. En cas de baisse des prix, ils les boiraient ».
De fait, de nombreuses sociétés surfant sur cette vague ont tenté entre 2005 et 2011 d’installer les grands crus comme support d’investissement.
On peut affirmer aujourd’hui que cela s’est terminé souvent dramatiquement. L’exemple le plus criant est celui du fond luxembourgeois Nobles Crus. Ce fond, aujourd’hui gelé, avait pourtant de nombreux atouts pour lui : de vrais professionnels à sa tête et un portefeuille bien garni en références bourguignonnes. Or s’il y a bien une région délivrant des grands crus, aux tarifs ne connaissant jamais la crise, du fait de leur rareté, c’est bien la Bourgogne.
Mais en dépit d’une côte existante via la place de marché « Live-Ex » à Londres, le vin n’est pas comme une action avec une côte journalière. La côte d’un vin reste une estimation de son tarif de vente, sur des marches de ventes aux enchères ou en sorties-primeurs.
L’article d’un journaliste belge dénonçant la côte surestimée sur quelques références présentes dans le fond « Nobles Crus » a jeté le doute et encouragé un certain nombre d’investisseurs à vouloir sortir du fond. Quelques mois après la sortie de l’article, j’avais vérifié et manifestement le fond n’avait globalement pas exagéré la côte des vins incriminés. Devant faire face à de fortes demandes de sorties et dans l’obligation de vendre plusieurs positions, « Nobles Crus » avaient été également « pris en tenaille » par le retournement de la côte de plusieurs références, notamment bordelaises, surstockées à Hong-Kong.
Le fond luxembourgeois a depuis vécu plusieurs péripéties judicaires. C’est aussi le cas pour 1855 ou Patriwine en France.
Sur le papier, les possibilités de rendements sont réelles ! Mais « la mécanique » pour les réaliser n’est manifestement pas encore au point.
Depuis, le discours des rares acteurs encore présents sur le marché s’est assagi. Pour le bordelais U-Wine ou le lyonnais Cavissima, les promesses suggérées de rendements élevés ont cédé la place à un discours plus réaliste, contraints en autre par leur volonté d’être agrémentés par l’autorité de marché, l’AMF. Par ailleurs les potentiels investisseurs sont aussi incités à consommer leurs jolis flacons.
Il faut cependant relever que le premier fond agréé par l’AMF, le Fond Uzès Grands Crus de la Financière d’Uzès, a toujours lui, tenu un discours mesuré et affiche une performance négative de -5.24% sur 5 ans actuellement.
En tant que professionnel du vin, j’avoue avoir du mal à encourager à la spéculation sur le vin. Premièrement, parce que cela ne profite pas aux vignerons la plupart du temps. Un Emmanuel Coche-Dury à Meursault, dont les vins se retrouvent à des tarifs stratosphériques dans les ventes aux enchères, ne commercialise pas ses superbes vins en « assommant » ses clients. La « manne » est donc réalisée par les intermédiaires.
Ensuite, j’aime pouvoir proposer ses grands vins dans mes dégustations. Or je vis dans une sorte de course de vitesse stressante, me disant sans cesse : jusqu’à quand pourrais-je encore proposer ces bouteilles ? dont les tarifs progressent à vitesse folle.
Enfin, le principe de base est qu’une bouteille est destinée avant tout pour être bue et partagée entre amis.
Il existe tout de même des alternatives intéressantes, qui me semblent aller dans le bon sens. Plusieurs acteurs comme la Francaise Asset Management ou la société Saint Vincent proposent des parts de GFV (Groupement Foncier Viticole) qui permettent de réunir un groupe d’investisseurs qui a le désir de détenir un « morceau » du foncier d’un beau domaine viticole. Cela permet parfois à des domaines de passer un cap difficile de succession, ou pour des néo-vignerons d’acquérir de nouvelles terres.
De nombreuses start-up se sont aussi créés récemment, proposant sous différentes formes, de détenir « un bout » du patrimoine viticole français. Comme Cuvée Privée, créée en 2018 par trois jeunes femmes à leur sortie d’HEC, passionnées de vin. Le principe est simple : un abonnement qui permet aux amateurs de parrainer 6 pieds de vigne. Pour un coût accessible, l’abonné reçoit régulièrement « ses » bouteilles, des invitations à visiter « sa » propriété et une newsletter sur les événements dans « son » vignoble.
Plusieurs initiatives de ce genre sont ainsi nées, lesquelles « assistent » les vignerons, plus que de pousser les tarifs à la hausse.
Surtout, en tant que détenteurs de GFV ou via ces start-up, les bouteilles seront consommées, ce qui est finalement leur destin. Comme le disait Leonard de Vinci : « Je crois que le bonheur vient aux hommes qui naissent là où l'on trouve de bons vins ».
Crédit Photo : bearfotos